Former les professionnels de la santé en silos dès le départ n’est peut-être plus le modèle le plus logique. Un programme continu, où plusieurs disciplines partagent d’abord une base commune avant de se différencier progressivement, pourrait rendre la formation plus cohérente, plus efficace et mieux adaptée à la réalité clinique moderne.

Cette idée repose sur un principe simple. Les futurs chiropraticiens, physiothérapeutes, kinésiologues et autres professionnels de la santé n’ont pas besoin d’apprendre séparément tout ce qui est fondamental dès la première étape. Une partie importante de leur formation peut être construite ensemble, puis raffinée au fil du temps selon la spécialité choisie, le niveau d’expertise atteint et le titre professionnel visé.

Pourquoi repenser la structure

Le système de formation en santé a souvent été conçu par professions distinctes, avec leurs propres parcours, leurs propres départements et leurs propres logiques pédagogiques. Pourtant, sur le terrain, ces professionnels travaillent rarement de façon isolée. Ils évoluent dans des milieux où la collaboration, le partage de langage clinique et la compréhension mutuelle deviennent essentiels.

Un programme continu permettrait de mieux refléter cette réalité. Au lieu de séparer tôt les étudiants, il proposerait un tronc commun où les bases scientifiques, cliniques, humaines et interprofessionnelles seraient enseignées ensemble. La spécialisation viendrait ensuite, de façon graduelle, à mesure que les compétences deviennent plus spécifiques et que les responsabilités professionnelles se distinguent.pubmed.

Le rôle du tronc commun

Un tronc commun n’a pas pour but d’effacer les professions. Il sert plutôt à construire une langue de base partagée. Anatomie, physiologie, biomécanique, raisonnement clinique, communication, santé publique, éthique, collaboration interprofessionnelle et compréhension du patient pourraient être enseignés dans une première phase commune à plusieurs disciplines.

Ce type d’intégration curriculaire est associé à un apprentissage plus profond, à une meilleure contextualisation des savoirs et à un meilleur transfert vers les situations cliniques complexes. La littérature récente sur l’intégration curriculaire en formation des professions de la santé souligne justement que relier les contenus plutôt que les enseigner en blocs isolés favorise la cohérence du parcours et la préparation au monde réel.

Une spécialisation progressive

L’intérêt du modèle n’est pas seulement de regrouper les débuts de parcours. Il est surtout de permettre une différenciation progressive. Après une base commune, les étudiants pourraient suivre des blocs ou des phases qui se précisent selon leurs orientations, leurs stages, leurs compétences avancées et le titre d’étude visé.

Cette progression graduelle a plusieurs avantages. Elle évite une spécialisation trop précoce, laisse plus de place à l’exploration académique et permet de mieux aligner les compétences enseignées avec la maturité clinique de l’étudiant. Elle rend aussi plus naturelle la transition entre ce qui est commun à tous et ce qui devient propre à chaque profession.

Une culture interdisciplinaire dès le départ

Quand les professions apprennent ensemble tôt, elles développent plus qu’un simple respect mutuel. Elles acquièrent des repères communs, une meilleure compréhension de leurs rôles respectifs et une capacité accrue à collaborer plus tard dans la pratique.

L’interprofessionnalité ne devrait pas apparaître seulement en stage ou après l’obtention du diplôme. Elle gagne à être construite comme une compétence longitudinale, présente dès les premières étapes du parcours. Des programmes interprofessionnels à grande échelle ont montré qu’il est possible de bâtir des composantes communes qui gagnent en complexité au fil du temps, tout en exposant chaque étudiant à une culture collaborative structurée.

Un modèle potentiellement plus efficient pour les universités

Un programme continu peut aussi représenter un avantage organisationnel pour les universités. En regroupant certains enseignements fondamentaux au début du parcours, il devient possible de mutualiser des cours, de partager des ressources professorales, de mieux utiliser les locaux et de limiter la duplication de contenus très semblables entre plusieurs programmes.

Les travaux sur les modèles de financement montrent clairement que la durabilité d’un curriculum partagé dépend d’une bonne clarté administrative, d’une gouvernance solide et d’un usage coordonné du temps, des espaces, des facultés et des budgets. En d’autres mots, ce modèle n’est pas nécessairement “moins coûteux” par définition, mais il peut devenir plus efficient s’il est bien planifié.

Former plus de professionnels, mieux préparés

L’un des arguments les plus forts en faveur d’un programme continu est son potentiel de contribution à la planification des effectifs en santé. La littérature sur l’intégration entre éducation interprofessionnelle et planification des ressources humaines en santé souligne que ces approches peuvent aider les systèmes à répondre plus efficacement aux besoins des populations, en créant des parcours mieux alignés avec la demande réelle de professionnels.

Dans cette logique, une structure commune au départ pourrait aussi faciliter l’entrée dans les programmes, rendre le parcours plus lisible et soutenir la formation d’un plus grand nombre d’étudiants dans plusieurs filières connexes. Le bénéfice attendu n’est pas seulement quantitatif. Il est aussi qualitatif, car ces diplômés arrivent ensuite sur le marché du travail avec une meilleure aisance à collaborer, à référer et à comprendre la complémentarité des disciplines.

Une implantation plus simple qu’elle en a l’air

À première vue, un tel programme peut sembler ambitieux. Pourtant, son implantation repose sur des mécanismes déjà connus dans l’enseignement supérieur. Plusieurs institutions ont déjà développé des curricula interprofessionnels séquentiels, avec des cours communs, une progression planifiée, des évaluations partagées et une montée graduelle de la complexité.

Les vrais défis sont surtout logistiques et politiques. Il faut aligner les départements, harmoniser les horaires, clarifier les responsabilités, définir les compétences communes et établir une gouvernance crédible. Les guides d’implantation insistent d’ailleurs sur quelques conditions clés : leadership engagé, planification des horaires, développement professoral, projets pilotes, coordination logistique et évaluation continue. Cela veut dire que le modèle est exigeant, mais loin d’être irréaliste.

À quoi ce modèle pourrait ressembler

Dans un parcours comme celui-ci, les premières années pourraient inclure des cours communs en sciences de base, biomécanique, communication clinique, éthique, santé publique et introduction au travail interdisciplinaire. Ensuite, les disciplines se différencieraient davantage avec des laboratoires, stages, compétences techniques et contenus cliniques propres à chaque profession.

Un tel modèle pourrait très bien s’appliquer à des professions comme la kinésiologie, la physiothérapie et la chiropratique, surtout là où leurs bases scientifiques et leur logique de prise en charge se croisent. Plus la spécialisation avancerait, plus les trajectoires se distingueraient, jusqu’au titre d’étude final et à l’identité professionnelle complète. Le point fort ne serait pas de mélanger les professions, mais de mieux organiser ce qu’elles partagent avant ce qui les distingue.

 

FAQ

Qu’est-ce qu’un programme continu en santé?
C’est un parcours de formation où plusieurs professions partagent d’abord une base commune, puis se distinguent graduellement selon leurs compétences spécifiques, leurs stages et le titre professionnel visé.

Est-ce que ce modèle enlève l’identité propre de chaque profession?
Non. Il retarde simplement la différenciation complète pour mieux structurer les fondements communs avant la spécialisation.

Est-ce réaliste à implanter à l’université?
Oui, mais cela demande une forte coordination institutionnelle, une gouvernance claire et une bonne planification des horaires, des ressources et des objectifs pédagogiques.

Peut-on vraiment économiser avec ce modèle?
Potentiellement, oui, par mutualisation des ressources et réduction de certains doublons, mais les preuves économiques restent encore limitées et dépendent beaucoup de la qualité d’implantation.

Pourquoi ce modèle pourrait-il former plus de professionnels de la santé?
Parce qu’il peut rendre les parcours plus cohérents, mieux alignés avec la planification des effectifs et plus favorables à une intégration interdisciplinaire durable.

 

Sources

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World Health Organization. (2010). Framework for action on interprofessional education & collaborative practice. World Health Organization.

Nicolas Boulay, Chiropraticien

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